L’archipel des Saintes, véritable joyau de la Guadeloupe, perpétue depuis plus de trois siècles des traditions halieutiques uniques dans la Caraïbe. Ces techniques ancestrales, transmises de génération en génération par les familles de pêcheurs saintoises, constituent un patrimoine maritime exceptionnel qui façonne encore aujourd’hui l’identité culturelle de ces îles paradisiaques. Entre innovation et conservation, ces savoir-faire traditionnels s’adaptent aux défis contemporains tout en préservant l’authenticité d’un art de vivre intimement lié à la mer.

L’héritage maritime des saintes : techniques de pêche traditionnelles transmises depuis le XVIIe siècle

L’histoire de la pêche aux Saintes débute avec l’arrivée des premiers colons français en 1648, principalement originaires de Bretagne et de Normandie. Ces pionniers ont rapidement adapté leurs techniques européennes aux spécificités caribéennes, créant un métissage technique unique qui perdure aujourd’hui. Les eaux cristallines de l’archipel, riches en biodiversité marine, ont favorisé le développement d’une pêche artisanale sophistiquée, respectueuse des cycles naturels et parfaitement intégrée à l’écosystème local.

La pêche au casier antillais : construction artisanale en bambou de chine et rotin local

Le casier antillais représente l’âme de la pêche saintoise traditionnelle. Ces pièges cylindriques, véritables œuvres d’art fonctionnelles, sont confectionnés selon des techniques séculaires transmises oralement. Le bambou de Chine, localement appelé « bambou créole », constitue la structure principale grâce à sa résistance naturelle à l’eau salée. Les artisans pêcheurs utilisent également le rotin local pour les finitions, créant des mailles parfaitement adaptées aux espèces ciblées. Cette construction exige une expertise considérable : la forme conique, l’espacement des barreaux et l’orientation de l’entrée sont calculés selon l’expérience ancestrale pour optimiser les captures tout en permettant aux juvéniles de s’échapper.

Techniques de pêche à la senne tournante pratiquées dans la baie de marigot

La senne tournante constitue une technique collective spectaculaire, pratiquée principalement dans la baie protégée de Marigot. Cette méthode nécessite la coordination parfaite d’une équipe de six à huit pêcheurs expérimentés. Le filet circulaire, d’un diamètre pouvant atteindre 200 mètres, est déployé autour des bancs de poissons pélagiques comme les coulirous ou les maquereaux. La technique requiert une lecture experte des courants, des vents et du comportement des poissons. Les pêcheurs saintoises ont perfectionné cette pratique en développant des signaux codés pour communiquer silencieusement durant les manœuvres, préservant ainsi l’effet de surprise indispensable au succès de la pêche.

Méthodes de pêche au filet maillant dérivant dans le canal des saintes

Le canal des Saintes, cette étendue d’eau profonde séparant l’archipel de la Basse-Terre, constitue le terrain de prédilection pour la pêche au filet maillant dérivant. Cette technique millénaire exploite les courants marins naturels pour porter le filet vers les zones de concentration des poissons migrateurs. Les pê

cheurs positionnent le filet au crépuscule, puis laissent la dérive effectuer le travail, tout en gardant un œil constant sur la météo et le trafic maritime. L’art consiste à choisir la bonne profondeur de calage et la taille de maille adaptée aux espèces visées, afin d’éviter autant que possible les prises accessoires. Cette pêche au filet maillant dérivant dans le canal des Saintes exige une grande vigilance et un sens aiguisé de l’anticipation, car le courant peut rapidement s’accélérer et déporter l’engin vers des zones non souhaitées.

Pour maximiser la sélectivité des captures et limiter l’impact sur les habitats sensibles, les pêcheurs saintois privilégient des filets de longueur modérée, généralement inférieure à 500 mètres, et des sessions de dérive de quelques heures seulement. Ils savent par expérience que plus le filet reste longtemps en mer, plus le risque de capturer des juvéniles ou des espèces protégées augmente. Ainsi, loin d’une vision industrielle, la pêche au filet maillant dérivant reste ici une pratique fine, basée sur l’observation quotidienne des cycles de marée, des phases lunaires et des migrations saisonnières.

Pêche traditionnelle à la palangrotte sur les tombants de Grand-Îlet

Sur les tombants abrupts qui entourent Grand-Îlet, la pêche à la palangrotte demeure l’une des techniques les plus emblématiques de l’archipel. Cette méthode, qui consiste à laisser descendre une ligne verticale munie de plusieurs bas de ligne plombés, permet de cibler les poissons de fond comme les vivaneaux, les pageots ou les capitaines. Les anciens racontent que, bien avant l’arrivée des sondeurs électroniques, ils « lisaient » la profondeur uniquement au toucher, en estimant la vitesse de descente du plomb et la tension du fil.

La palangrotte se pratique le plus souvent à l’aube ou en fin de journée, lorsque l’activité alimentaire des espèces démersales est maximale. Le choix des appâts – sardines fraîches, morceaux de balaou ou de calmar – fait l’objet d’une véritable science empirique, adaptée à la saison et à la clarté de l’eau. On pourrait comparer cette technique à une partie d’échecs avec la mer : chaque mouvement, chaque variation de courant impose d’ajuster la longueur de ligne, le grammage des plombs et même le rythme des remontées. Pour les visiteurs qui embarquent avec un pêcheur saintois, la découverte de la palangrotte est souvent un moment fort, tant pour la technicité du geste que pour la vue imprenable sur les falaises volcaniques plongeant dans le bleu profond.

Embarcations traditionnelles saintoises : la yole ronde et le canot créole dans l’art halieutique

Si les techniques de pêche font la réputation des Saintes, les embarcations qui sillonnent la baie n’en sont pas moins emblématiques. La yole ronde, le gommier et le canot créole incarnent un savoir-faire naval forgé au contact des alizés et des courants du canal. Chaque forme de coque, chaque choix d’essence de bois répond à une contrainte bien précise : résistance à la houle, légèreté pour la mise à l’eau, stabilité lors des opérations de pêche. Comprendre ces bateaux, c’est entrer au cœur de l’art halieutique saintois.

Construction navale artisanale : techniques de façonnage du gommier blanc des antilles

Le gommier blanc des Antilles (Dacryodes excelsa) occupe une place centrale dans la tradition navale caribéenne. Ce bois dense mais relativement léger était autrefois privilégié pour la construction de gommiers, ces canots monoxyles taillés dans un seul tronc. Aux Saintes, si la pratique du gommier intégral a reculé au profit de coques en contreplaqué ou en polyester, les techniques de façonnage du gommier blanc continuent d’inspirer les charpentiers de marine. Le choix du tronc, son orientation par rapport aux fibres, le séchage à l’abri des embruns : autant d’étapes décisives qui conditionnent la solidité du futur canot.

Les artisans commencent par dégrossir la coque à la hache et à la doloire, avant de passer au rabot pour affiner les formes. Le creusement intérieur, autrefois réalisé au feu puis à l’herminette, s’effectue aujourd’hui avec des outils plus modernes, mais l’œil et la main restent les principaux « instruments de mesure ». Comme pour une sculpture, la forme finale n’est pas dessinée sur un plan, mais « révélée » dans le bois en fonction de son veinage et de ses tensions internes. Cette approche intuitive permet d’obtenir des embarcations parfaitement adaptées aux contraintes locales, capables de fendre la vague tout en restant stables lors de la relève des filets ou des casiers.

Caractéristiques techniques de la yole ronde : carène plate et propulsion à l’aviron

La yole ronde, bien que plus célèbre en Martinique, fait aussi partie du paysage maritime saintois. Sa carène plate, associée à des bordés relevés, lui confère une flottabilité exceptionnelle et une grande maniabilité dans les eaux peu profondes. Conçue à l’origine pour être propulsée à l’aviron puis à la voile, elle a été progressivement adaptée aux besoins de la pêche côtière : renforts au niveau des bordés, bancs modulables pour accueillir les filets ou les glacières, ajout de tolets renforcés pour supporter l’effort des rameurs.

Du point de vue technique, la yole ronde se distingue par un rapport longueur/largeur optimisé pour la vitesse et la stabilité. Sa faible immersion lui permet de s’approcher au plus près des plages et des herbiers sans risquer d’endommager la coque. Pour les pêcheurs saintois qui pratiquent la senne tournante ou l’épervier près du rivage, cette capacité à franchir les barres de houle tout en restant contrôlable à l’aviron est un atout majeur. On pourrait comparer la yole à un « couteau suisse » de la mer : polyvalente, légère, facilement mise à l’eau et remontée sur la grève par deux ou trois personnes seulement.

Adaptation des canots créoles aux conditions de pêche côtière des saintes

Le canot créole, souvent motorisé, est aujourd’hui l’embarcation la plus utilisée pour la pêche artisanale aux Saintes. Sa coque en V plus marquée à l’avant et adoucie vers l’arrière offre un compromis idéal entre passage en mer formée et stabilité à l’arrêt. Les chantiers navals locaux ont progressivement affiné ces formes en observant le comportement des bateaux dans le fameux canal des Saintes, réputé pour sa houle croisée. Il ne s’agit pas d’un modèle figé, mais d’une synthèse vivante entre savoir-faire traditionnel et retours d’expérience quotidiens des pêcheurs.

À bord, l’aménagement est pensé avant tout pour l’efficacité : plancher dégagé pour manipuler les filets et casiers, coffres étanches pour le matériel, plage arrière renforcée pour supporter le poids du moteur hors-bord. Certains canots sont équipés d’un petit abri avant, permettant de se protéger des grains tropicaux et du soleil brûlant. Là encore, la dimension patrimoniale se mêle à la modernité : si la coque est le plus souvent en polyester, l’organisation spatiale du bord reste héritée des anciens canots en bois, où chaque centimètre avait une fonction précise.

Évolution des motorisations : du moteur hors-bord yamaha 15CV aux nouvelles technologies

L’introduction du moteur hors-bord a profondément transformé la pêche aux Saintes à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Le fameux Yamaha 15CV, robuste et économe, est longtemps resté la référence des marins-pêcheurs de l’archipel. Il permettait de réduire considérablement les temps de trajet vers les zones de pêche, d’augmenter la sécurité en cas de changement brutal de météo et de diversifier les techniques pratiquées (palangrotte profonde, traîne au large, etc.). Pour beaucoup de familles, ce moteur a symbolisé un véritable « saut » vers la modernité.

Aujourd’hui, les motorisations ont encore évolué, avec l’arrivée de hors-bord quatre-temps moins bruyants et moins gourmands en carburant, voire de premiers projets de motorisation hybride ou électrique pour les petites unités. Cependant, ces technologies restent coûteuses et nécessitent une infrastructure de maintenance adaptée. Les pêcheurs saintois doivent donc composer avec une équation complexe : investir pour réduire leur empreinte écologique et leur consommation de carburant, tout en préservant la rentabilité d’une activité déjà fragilisée par la hausse des coûts et la baisse de la ressource. La transition énergétique dans la pêche artisanale ne se fera pas du jour au lendemain, mais les discussions sont engagées au sein des coopératives et des comités des pêches.

Espèces halieutiques endémiques : biodiversité marine et sélectivité des captures saintoises

Les eaux des Saintes abritent une biodiversité remarquable, allant des récifs coralliens peu profonds aux tombants vertigineux plongeant à plusieurs centaines de mètres. Cette richesse biologique impose une gestion fine des techniques de pêche pour préserver les espèces endémiques et les habitats sensibles. Plutôt que de rechercher des volumes massifs, les pêcheurs saintois misent sur la sélectivité des captures, en adaptant les engins et les appâts aux espèces ciblées. Cette approche, héritée des pratiques anciennes, rejoint aujourd’hui les recommandations des biologistes marins et des gestionnaires des aires protégées.

Pêche ciblée du vivaneau rouge (lutjanus campechanus) sur les plateaux coralliens

Le vivaneau rouge, localement très apprécié pour sa chair ferme et savoureuse, figure parmi les espèces phares de la pêche saintoise. Il fréquente principalement les plateaux coralliens et les têtes de roches situés entre 40 et 120 mètres de profondeur. Pour le capturer de manière ciblée, les pêcheurs privilégient la palangrotte et parfois de petites palangres de fond, équipées d’hameçons de taille adaptée pour éviter la prise de juvéniles. Les appâts, souvent constitués de petites sardines ou de morceaux de poisson volant, sont choisis pour attirer spécifiquement cette espèce démersale.

La gestion durable du vivaneau rouge impose de respecter des tailles minimales de capture et des périodes de repos biologique. Plusieurs études menées en Guadeloupe et en Martinique indiquent un ralentissement de la croissance de certains stocks dans les années 2010, ce qui a conduit les autorités à renforcer la sensibilisation auprès des pêcheurs. Aux Saintes, beaucoup de marins ont anticipé ces recommandations en adaptant leur stratégie : rotation des zones de pêche, diminution du nombre d’hameçons par ligne, ou encore relâche systématique des individus trop petits. Ce sont souvent ces gestes discrets, répétés au quotidien, qui font la différence sur le long terme.

Techniques spécialisées pour la capture du thazard blanc dans les eaux pélagiques

Le thazard blanc, poisson pélagique rapide et combatif, se pêche principalement à la traîne au large de l’archipel. Les pêcheurs saintois utilisent des lignes montées sur cannes robustes ou sur de simples « yo-yos » manuels, équipés de bas de ligne en acier pour résister aux dents acérées de ce prédateur. Les leurres, souvent des poissons artificiels colorés ou des plumes montées sur hameçon, sont tractés à différentes vitesses pour imiter un banc de proies en fuite. La lecture de la surface – présence d’oiseaux, remous, changements de couleur de l’eau – reste déterminante pour localiser les bancs.

Cette pêche au thazard blanc demande une excellente maîtrise du bateau et une attention constante à la sécurité, surtout lorsque la mer se forme dans le canal des Saintes. Lorsqu’un poisson se trouve ferré, la manœuvre de récupération doit être rapide mais contrôlée, afin d’éviter les ruptures de ligne et les accidents à bord. Du point de vue écologique, la traîne présente l’avantage d’être très sélective : les prises accessoires sont rares et peuvent en général être relâchées vivantes. Pour les amateurs de pêche sportive en visite, il s’agit d’une expérience unique, à condition de respecter les quotas et de privilégier une approche « no kill » sur certaines sorties d’initiation.

Méthodes traditionnelles de pêche aux lambis (strombus gigas) en apnée

Symbole culinaire des Antilles, le lambi (Strombus gigas) est aussi au cœur de pratiques de pêche traditionnelles aujourd’hui très encadrées. Aux Saintes, la capture du lambi se faisait autrefois exclusivement en apnée : le plongeur descendait sans bouteille, repérait les coquilles sur le sable ou au pied des herbiers et les remontait une à une à la surface. Ce travail physique et minutieux demandait une excellente condition et une parfaite connaissance des fonds. Comme le rappelle une enquêtrice du patrimoine culturel immatériel, « traditionnellement pour pêcher le lambi, c’était la plongée, maintenant ils sont pris avec des filets qui détruisent les fonds marins » ; aux Saintes, beaucoup de pêcheurs revendiquent encore la méthode à l’ancienne, jugée plus respectueuse.

La raréfaction du lambi dans l’ensemble de la Caraïbe a conduit à l’instauration de périodes de fermeture strictes, de tailles minimales et d’interdictions de certains engins destructeurs. Les plongeurs saintois, conscients de la fragilité de l’espèce, s’organisent pour respecter ces règles et pour diversifier leurs captures pendant les périodes de repos biologique. Pour le visiteur, il est essentiel de ne pas encourager la consommation de lambi hors saison ou issu de filières non déclarées. Soutenir les pratiques traditionnelles en apnée, c’est aussi soutenir une économie plus respectueuse des herbiers et des écosystèmes côtiers.

Pêche saisonnière du marlin bleu et exploitation des passes inter-insulaires

Le marlin bleu, géant des mers pouvant dépasser 300 kg, attire chaque année quelques pêcheurs spécialisés dans le « gros » au large des Saintes. La pêche sportive au marlin se pratique principalement de janvier à juin, lorsque les courants favorables concentrent les proies dans les passes inter-insulaires entre les Saintes, la Dominique et la Guadeloupe. Les bateaux équipés pour cette activité utilisent de lourdes cannes à moulinet, des lignes de très forte résistance et des leurres de traîne volumineux, capables de déclencher l’attaque de ces prédateurs majestueux.

Pour concilier tourisme halieutique et préservation de l’espèce, de plus en plus d’opérateurs se tournent vers le catch and release (capture et remise à l’eau), en limitant strictement le nombre de marlins effectivement débarqués. Vous vous demandez peut-être si cette pratique a un impact ? Les études menées dans l’Atlantique ouest montrent que, lorsqu’elle est bien réalisée (hameçons circulaires, temps de combat raisonnables, manipulation minimale hors de l’eau), la survie post-relâche peut être élevée. Aux Saintes, l’enjeu est de structurer cette activité de niche en veillant à ce qu’elle profite aussi aux communautés locales (approvisionnement, guides, services portuaires) et non à quelques opérateurs isolés.

Calendrier halieutique saintois : cycles lunaires et saisonnalité des techniques de capture

La vie d’un pêcheur saintois est rythmée par un véritable calendrier halieutique, où se croisent saisons cycloniques, migrations de poissons et phases de la lune. Bien avant l’ère des applications météo et des prévisions océanographiques, les marins s’appuyaient sur l’observation du ciel, de la houle et des comportements animaux pour organiser leurs sorties. Aujourd’hui encore, nombre d’entre eux planifient leurs techniques de capture en fonction de ces repères naturels : vous ne pêcherez pas le vivaneau rouge ou le thazard blanc de la même manière, ni au même moment, qu’un marlin ou un thon jaune.

Influence des phases lunaires sur les migrations du thon jaune à nageoires jaunes

Le thon jaune, ou thon à nageoires jaunes, suit des routes migratoires complexes influencées par la température de l’eau, la disponibilité en proies et les cycles lunaires. Aux Saintes, les pêcheurs observent depuis longtemps une intensification de l’activité de surface autour de la pleine lune et de la nouvelle lune. Ces périodes, où la luminosité nocturne et les marées sont plus marquées, favorisent la remontée des bancs de petits poissons vers la surface, attirant dans leur sillage les grands pélagiques.

Concrètement, les sorties de pêche au thon jaune sont souvent programmées sur ces créneaux lunaires, avec des départs en fin de nuit pour arriver sur zone au lever du jour. Les lignes de traîne sont alors disposées à différentes profondeurs pour s’adapter aux variations de la thermocline. Cette approche, à mi-chemin entre science empirique et connaissance traditionnelle, rappelle qu’un calendrier halieutique saintois ne se limite pas à un simple tableau de saisons : c’est un véritable outil de lecture du vivant, transmis de génération en génération.

Périodes optimales de pêche au gros : saison des marlins de janvier à juin

La saison des marlins, de janvier à juin, correspond à une combinaison de facteurs favorables : courants plus stables, températures de surface modérées et abondance de proies comme les bonites ou les thazards juvéniles. Durant cette période, les pêcheurs spécialisés ajustent leurs itinéraires pour exploiter au mieux les lignes de courant et les zones de ressac au large des îlots. Les cartes de température de surface et les images satellites, de plus en plus accessibles, complètent désormais les repères traditionnels que sont les oiseaux de mer et les variations de couleur de l’eau.

Il ne s’agit pas pour autant d’une « ruée vers l’or bleu ». La météo de début d’année peut rester capricieuse dans le canal des Saintes, et chaque sortie au large impose une préparation rigoureuse du bateau, des moyens de sécurité et des équipements de communication. Les pêcheurs locaux savent qu’un bon calendrier halieutique doit intégrer non seulement les périodes optimales de présence des espèces, mais aussi les risques cycloniques et les épisodes de houle de nord qui peuvent rendre les passes dangereuses. Là encore, la prudence et l’expérience priment sur la seule recherche de captures record.

Cycles de reproduction et fermetures réglementaires des espèces démersales

Les espèces démersales – vivaneaux, mérous, capitaines – jouent un rôle essentiel dans l’économie de la pêche saintoise, mais leur reproduction lente les rend particulièrement vulnérables à une surexploitation. Pour prévenir l’effondrement des stocks, des périodes de fermeture réglementaire ont été mises en place en Guadeloupe et dans les Antilles françaises, généralement alignées sur les pics de reproduction. Ces mesures s’appuient sur des études scientifiques, mais aussi sur des observations partagées par les pêcheurs, qui constatent par exemple des concentrations accrues de poissons en « frai » à certaines périodes de l’année.

Aux Saintes, les marins organisent leur activité en conséquence : durant les fermetures ciblant les espèces de fond, ils se tournent davantage vers les pélagiques (thazards, dorades coryphènes) ou vers les techniques de pêche côtière au filet. Cette diversification impose une grande polyvalence, mais elle garantit aussi une meilleure résilience face aux aléas. Vu de l’extérieur, ces règles peuvent parfois sembler contraignantes ; en réalité, elles s’inscrivent dans une logique de long terme que beaucoup de pêcheurs résument ainsi : « mieux vaut lever les lignes quelques semaines que de voir le plateau vide dans dix ans ».

Préservation du patrimoine halieutique : transmission des savoirs et défis contemporains

La pêche aux Saintes n’est pas seulement une activité économique : c’est un patrimoine vivant, fait de gestes, de mots créoles, de récits de mer et d’embarcations emblématiques. Pourtant, cet héritage se trouve à la croisée des chemins. Vieillissement des marins, changement climatique, pression réglementaire, concurrence d’autres usages du littoral : autant de défis qui menacent l’équilibre fragile de cette culture maritime. Comment assurer la préservation du patrimoine halieutique tout en permettant aux nouvelles générations de vivre dignement de la mer ?

Formation des jeunes pêcheurs aux techniques ancestrales de navigation côtière

La transmission des savoirs s’opère encore majoritairement par compagnonnage : un jeune embarque avec un ancien, apprend à lire la houle, à manœuvrer le canot, à respecter les zones interdites et les usages coutumiers. Cependant, le nombre de candidats à la profession diminue, attirés par d’autres secteurs jugés plus stables. Plusieurs initiatives locales cherchent donc à structurer cette transmission, en créant des modules de formation mêlant savoirs empiriques et connaissances théoriques (sécurité en mer, réglementation, écologie marine).

Aux Saintes comme ailleurs en Guadeloupe, des projets de pescatourisme et d’ateliers pédagogiques avec les écoles visent également à redonner envie aux jeunes de se rapprocher de la mer. Monter à bord d’une saintoise ou d’un canot créole, lancer une palangrotte, comprendre pourquoi on ne pêche pas au même endroit selon le vent : autant d’expériences concrètes qui donnent du sens aux enseignements plus abstraits. On peut comparer ce processus à la transmission d’une langue : si elle ne s’exprime plus au quotidien, si elle n’est plus pratiquée dans son contexte, elle finit par s’éteindre. La navigation côtière traditionnelle a besoin de ces moments partagés pour continuer à vivre.

Impact du changement climatique sur les zones de pêche traditionnelles

Le changement climatique se manifeste déjà dans les eaux des Saintes : hausse progressive de la température de surface, modification des courants, épisodes de blanchissement corallien, prolifération des sargasses sur certaines plages. Ces phénomènes ont un impact direct sur les zones de pêche traditionnelles, en déplaçant les espèces, en dégradant leurs habitats et en perturbant les repères saisonniers des pêcheurs. Par exemple, certaines espèces de vivaneaux se font plus rares sur des plateaux autrefois très productifs, tandis que des poissons tropicaux plus thermophiles apparaissent plus fréquemment.

Face à ces bouleversements, les marins-pêcheurs doivent faire preuve d’une capacité d’adaptation remarquable : modification des horaires de sortie pour éviter les coups de chaleur, diversification des espèces ciblées, participation à des programmes de science participative pour suivre l’évolution des stocks. Vous l’aurez compris, la lutte contre le changement climatique ne se joue pas seulement dans les conférences internationales ; elle se vit aussi au quotidien, à bord des canots qui quittent le port de Terre-de-Haut ou de Terre-de-Bas avant l’aube.

Réglementation européenne et adaptation des pratiques de pêche artisanale

Comme dans le reste des territoires ultramarins français, la pêche aux Saintes est encadrée par un ensemble de réglementations nationales et européennes : tailles minimales, quotas, engins autorisés, zones protégées. Si ces règles visent à garantir la durabilité des ressources, leur application dans un contexte de petite pêche artisanale n’est pas toujours simple. Complexité administrative, difficultés d’accès à l’information, coûts de mise en conformité : autant d’obstacles qui peuvent décourager certains professionnels.

Pour que ces normes ne soient pas perçues comme une contrainte imposée « d’en haut », plusieurs acteurs – comités des pêches, services de l’État, aires marines protégées – travaillent à instaurer un dialogue plus direct avec les pêcheurs. L’objectif ? Construire ensemble des dispositifs adaptés à la réalité du terrain : autorisations spécifiques pour la senne tournante dans certaines anses, soutien financier à la modernisation des moteurs, accompagnement pour la certification de produits de la mer locaux. L’enjeu est de taille : sans cette adaptation, le risque est de voir disparaître les petites unités au profit de modèles plus industriels, moins enracinés dans le tissu social local.

Valorisation touristique : pêche traditionnelle et écotourisme dans l’archipel des saintes

Enfin, la préservation du patrimoine halieutique passe aussi par sa valorisation auprès des visiteurs. L’écotourisme halieutique – sorties en mer avec des pêcheurs, démonstrations de fabrication de casiers, dégustations de poissons locaux – offre une opportunité de générer des revenus complémentaires tout en sensibilisant le public. Aux Saintes, plusieurs initiatives émergent pour proposer des expériences authentiques : demi-journée de pêche à la palangrotte, observation participative de la senne tournante, ateliers de découverte des embarcations traditionnelles et de leur histoire.

Pour que ces activités restent fidèles à l’esprit des lieux, elles doivent respecter quelques principes simples : groupes réduits, priorité donnée à la sécurité, explication claire des règles (zones interdites, espèces protégées), partage équitable de la valeur avec les communautés locales. En choisissant de consommer du poisson de pêche artisanale sur les quais ou dans les petits restaurants saintois, en privilégiant les excursions encadrées par des professionnels locaux plutôt que des opérateurs extérieurs, vous contribuez directement à maintenir vivante cette culture de la mer. Comme le disent souvent les anciens : « tant que les canots sortiront au lever du jour, les Saintes garderont leur âme ».